Isabelle Attard

Députée du Calvados

parlementaire

J’aimerais comprendre comment il est possible de cumuler

/ / / / / / / / / / / / / / / / - Publié le 5 juillet 2013 - 5 minutes de lecture


J’aimerais comprendre comment un parlementaire… par isabelleattard
Discours à propos de la loi anti-cumul de mandats :

« Chers collègues, j’aimerais comprendre. J’aimerais comprendre comment il est possible de cumuler.

Je suis députée depuis un an. Ma semaine classique se déroule ainsi.

Le lundi, je reçois à ma permanence des particuliers, des associations, des élus. Je me déplace aussi dans quelques-unes des cent-soixante-et-une communes de ma circonscription.

Le mardi, j’arrive à l’Assemblée nationale. Je participe à la réunion de mon groupe, à la séance de questions au gouvernement. J’apprécierais d’ailleurs qu’elle se déroule dans le calme. Ne serait-ce que pour entendre les députés et les ministres qui ont la parole.

Le mercredi, je participe aux travaux de ma commission, ainsi qu’aux séances. Je reçois aussi des personnes qui en font la demande. Ces rendez-vous m’aident à mieux comprendre les nuances des textes qui nous sont présentés.

Le jeudi est partagé entre l’Assemblée nationale et la circonscription.

Le vendredi est similaire au lundi, et consacré à ma circonscription.

Tous les week-ends, je participe à des événements, tels que des commémorations, des repas des anciens, des inaugurations.

Je sais que tout cela est très banal, que c’est notre quotidien à tous.

Mais lorsque j’ai raconté cela à des journalistes, je me suis retrouvée caricaturée en Wonder Woman. Ce n’est pourtant pas ainsi que je me vois. J’ai simplement l’impression de remplir les fonctions que les électeurs m’ont confiées, au mieux de mes capacités.

J’aimerais comprendre comment, dans cet agenda, il me serait possible d’être à la tête d’une mairie, d’un conseil général ou régional. Concrètement. Une journée ne dure que vingt-quatre heures, il y a donc forcément une partie des mandats qui sont délaissés.

Je ne vois qu’une seule possibilité pour expliquer le cumul : les cumulards disposent de capacités qui manquent au commun des mortels. Peut-être sont-ils capables de se déplacer du parlement à leur circonscription en bondissant entre les immeubles, tel Spiderman ? Ou qu’ils peuvent travailler le jour comme la nuit, à la façon de Batman ? A moins que les murs et les plafonds ne soient pas un obstacle pour eux, à la manière du Passe-muraille de Marcel Aymé ?

Trêve de plaisanterie. Le mythe du surhomme politique n’a que trop duré.

J’entends déjà les réponses à mes propos. Les mots magiques. Le fameux « ancrage local ». Ces mots ont justifié bien des abus. Mais si j’étais maire d’une des communes de ma circonscription, comment pourrais-je m’intéresser également aux cent-soixante autres communes ? Comment ne serais-je pas tentée de favoriser ma commune, au détriment des autres ? La presse regorge en ce moment d’usages plus que douteux de la réserve parlementaire.

Mettre fin au cumul, c’est réduire considérablement les conflits d’intérêts. Et donc mieux servir l’intérêt général.

Il y a un point qui ne relève pas de la loi, mais de l’organisation interne de l’Assemblée nationale. Il est évident que les parlementaires cumulards utilisent les ressources de leur collectivité locale pour compléter les moyens de fonctionnement accordés aux parlementaires. Combien de parlementaires ont leur secrétariat dans leur mairie ? Nous devrions tous être à égalité face aux tâches et aux responsabilités qui nous incombent.

Lorsque la loi sera mise en application, il appartiendra aux futurs parlementaires de réfléchir aux moyens indispensables à leur travail. Cela passera probablement par l’augmentation du crédit collaborateur et de l’IRFM.

Enfin, le renouvellement de la classe politique ne doit pas être un vain mot. Il m’arrive de réécouter les délicieux réquisitoires du tribunal des flagrants délires de Pierre Desproges. Rappelons que cette émission s’est arrêtée en 1983. Trente ans plus tard, donc, une part importante des personnalités politiques qui étaient évoquées sont toujours en poste. Il est temps de passer des paroles aux actes, et de contraindre au renouvellement de la classe politique. Il n’y a aucune raison logique pour qu’il y ait moins de talent politique au vingt-et-unième siècle qu’au vingtième siècle. C’est pourquoi les écologistes ont déposé un amendement qui vise à limiter à trois mandats parlementaires, successifs ou non, pour chaque citoyen. Nous parlons là d’au moins quinze années consacrées à l’élaboration des lois de notre pays et de l’union européenne. C’est quasiment la moitié d’une vie professionnelle, cela me paraît bien suffisant pour garantir à nos citoyens un parlement composé de représentants motivés, énergiques, et suffisamment proches du reste des français pour les représenter. A défaut, le texte issu de la commission, qui limite à trois mandats successifs, est déjà une belle avancée.

Vous l’aurez compris, ce texte, malgré quelques points où je souhaiterais le voir aller plus loin, est un grand progrès pour notre démocratie. Il correspond aux attentes de nos concitoyens, ainsi qu’à l’accord signé entre le Parti Socialiste et Europe Ecologie-Les Verts en 2011[1]. J’espère donc qu’il sortira de nos débats encore meilleur, et que j’aurai alors la fierté de le voter des deux mains, avec vous. »

 


[1] « Pour encourager le renouvellement du  personnel  politique,  nous  interdirons le cumul d’un mandat national ou européen avec une fonction d’exécutif local, le cumul d’une fonction  ministérielle  avec  un  mandat  exécutif territorial, et le cumul de deux mandats à la tête d’exécutifs locaux »

Les parlementaires EELV pour la suppression de la qualif, mais avec une refonte des recrutements

/ / / / / / / / / / / / - Publié le 24 juin 2013 - 9 minutes de lecture

1- UN POINT DE MÉTHODES LÉGISLATIVES

Le projet de loi ESR tel que sorti des débats à l’Assemblée a conduit un vote « contre » de la part des députés EE-LV. Les sénateurs ont ensuite poursuivi le travail amorcé. Grâce à ce travail de concertation entre les deux chambres ainsi qu’avec de nombreux acteurs de la communauté scientifique, de nombreux points sur lesquels nous nous sommes battus ont avancé. Nous pouvons citer par exemple :

  • l’université est inscrite comme étant au centre de la stratégie nationale de l’enseignement supérieur ;
  • le transfert dans les missions d’enseignement supérieur des établissements a été nuancé ;
  • la parité a été introduite dans de nombreuses instances ;
  • le droit de veto a été transféré du président d’université au CA en formation restreinte ;
  • la barrière pour être élu au CA est passé de 10 % des inscrits à 10 % des exprimés ;
  • le statut confédéral a été ajouté aux possibilités de regroupement ;
  • les futures communautés d’universités auront au moins 50 % d’élus au suffrage direct.

Suite à cet important travail, les sénateurs ont donc choisi de voter pour ce nouveau texte, non par satisfaction face à l’ensemble du texte, mais afin de donner une chance à ces acquis d’être validés en Commission mixte paritaire mercredi 26 juin.

Il reste bien sûr encore beaucoup d’éléments critiquables dans ce projet de loi, notamment concernant l’évaluation et le futur HCERES, mais, ne disposant pas de la force politique nécessaire pour exiger du ministère qu’il revoie sa copie totalement, nous avons fait le choix de peser de tout notre poids politique pour qu’il soit amélioré autant que faire se peut.

2 – NOTRE POINT DE VUE SUR LES PROCÉDURES DE RECRUTEMENT

Le mode de recrutement des enseignants-chercheurs est perfectible, voire franchement insatisfaisant, aux yeux de la quasi-totalité de la communauté universitaire. Après avoir fait passer de très nombreuses auditions et lu de multiples témoignages complémentaires, les écologistes ont proposé un ensemble de mesures visant à améliorer la sélection, la formation et la carrière des enseignants-chercheurs. Il s’agissait par exemple de réformer en profondeur les comités de sélection pour y réintroduire une part de membres pérennes qui complète les membres extérieurs ainsi que pour demander la présence d’un doctorant (sans droit de vote), ce qui permettrait d’en augmenter la transparence. Nous nous sommes aussi battus pour la création d’un véritable statut du doctorant afin de valoriser le doctorat et éviter le monumental gâchis des abandons en cours de thèse. Dans le cadre d’une réforme ambitieuse comme celle que nous portions, la suppression de la qualification trouvait sa place : j’ai donc décidé, en tant que cheffe de file du groupe écologiste à l’assemblée, de la proposer, eut égard également au fait qu’elle constituait la proposition 126 du rapport de Vincent Berger qui concluait les Assises de l’ESR. A chaque audition, j’ai mentionné que le groupe écologiste allait déposer un amendement demandant la suppression de cette procédure : les réactions furent parfois critiques, mais aussi parfois admiratives, et le plus souvent inexistantes.

Il est toutefois clair que la suppression de la qualification, seule, sans les autres réformes l’accompagnant, perd son sens. C’est bien d’un autre modèle de sélection, pouvant d’ailleurs s’inspirer du fonctionnement des universités à l’étranger, dont notre pays a besoin, et sur lequel je souhaite continuer à travailler dans les prochains mois.

3 – POURQUOI LA QUALIFICATION MÉRITE D’ÊTRE MISE EN DÉBAT

Affirmons tout d’abord notre attachement au CNU, comme à toutes les instances démocratiques du monde universitaire, qui mènent avec abnégation un travail souvent ingrat. Le CNU est, et doit rester, l’instance légitime de gestion des carrières des enseignants-chercheurs. Notre questionnement porte donc, non sur le CNU en tant que tel, mais sur la procédure actuelle de qualification ; et affirmons avant toute chose notre conviction que la très grande majorité des personnes impliquées remplissent leur mission avec sincérité et efficacité.

Ceci posé, un certain nombre de constat peuvent être faits. La qualification est chronophage (pour les postulants comme pour les enseignants-chercheurs en charge d’évaluer les dossiers) et coûteuse (une note transmise aux Assises l’évaluait d’ailleurs à 10 millions d’euros par an). Elle est souvent perçue comme opaque par celles et ceux qui en font l’objet. Les critères de sélection, très variables entre sections, ne sont pas toujours pleinement publics; de même, le taux de sélection varie de manière radicale (de moins de 50% d’admission à près de 98%). Cette procédure n’est pas contradictoire (les postulants ne sont jamais reçus et ne peuvent donc pas se défendre face aux éventuelles critiques, contrairement aux jurys de thèses ou aux comités de recrutement), n’est motivée que sur demande explicite (et les comités prennent garde à ne fournir qu’un motif lapidaire), et n’est susceptible d’appel qu’au bout de deux refus.

Face à ces constats, on peut identifier 4 intérêts à la qualification:

  1. Le gain de temps pour les universités qui, sans qualification, seraient submergées de dossiers pour chaque poste. Cet argument ne résiste pas à l’analyse de Baptiste Coulmont sur « l’évaporation académique » qui montre que 43,5 % des qualifiés ne postulent jamais à un poste. Les postes sont tellement fléchés que beaucoup de docteurs (qualifiés ou non) ne perdent pas leur temps à y répondre s’ils ne correspondent pas exactement au profil.
  2. La qualification comme garant du statut national des EC. Le symbole est fort, mais d’un point de vue de droit, si un gouvernement décidait de faire des EC des employés en CDI des universités, la qualification pourrait parfaitement subsister en l’état. Et rappelons que c’est la sélection par les universités qui vaut concours d’entrée dans la fonction publique et non la procédure de qualification.
  3. Un filtre quant à la qualité des travaux. Le taux de non-qualification, qui n’a rien de marginal (30% en moyenne) et est loin d’être toujours justifié par l’absence d’expérience d’enseignement, pose en filigrane la question de la valeur à accorder au diplôme de docteur. Il est paradoxal d’affirmer (avec raison!) que les entreprises et les administrations peuvent recruter en toute confiance nos docteurs, et de prévoir dans le même temps une procédure visant à écarter par avance une importante fraction d’entre eux. Peut-être faut-il mettre la qualité des thèses en cause: mais c’est alors une question qu’il faudrait poser avec clarté, pour s’atteler sans attendre à chercher les voies d’une amélioration, notamment par la création d’un véritable statut du doctorant.
  4. Reste l’argument de l’indispensable lutte contre les dérives locales. Mais, sauf à passer à un système de véritable concours national, on ne peut réellement lutter contre le localisme qu’en revoyant les modes de recrutement dans les universités. Il s’agirait alors d’améliorer les comités de sélection, dont la réforme Pécresse a d’ailleurs exacerbé les défauts avec le système des comités ad-hoc. Il faut ainsi revoir en profondeur les procédures de recrutement, soit précisément ce que nous proposions dans des amendements liés qui, eux, n’ont malheureusement pas été adoptés.

4 – POSITIONNEMENT DES PARLEMENTAIRES EE-LV

Nous aurions pu proposer seulement des amendements consensuels sur ce projet de loi. Mais l’usage du travail parlementaire consiste à dépose certains amendements pour faire naître un débat. Ce fut le cas de celui sur la réforme du baccalauréat, c’était le cas de celui-ci.

Puisque cet amendement n’a pas été adopté avec tous ceux qui l’accompagnaient, la commission mixte paritaire fera en sorte qu’il soit retiré du texte final qui sera ensuite voté à l’Assemblée.

Avec les sénateurs EE-LV, j’assume pleinement d’avoir déposé des amendements cherchant à réformer en profondeur le fonctionnement de nos universités. Notre rôle d’écologistes est de faire évoluer notre société et d’oser le débat, plutôt que de nous réfugier derrière des amendements uniquement consensuels.

5 – AUTRES PRÉOCCUPATIONS DANS CE PROJET DE LOI

Et pour finir, je ne peux m’empêche de regretter que les réactions des enseignants-chercheurs se focalisent autant sur la défense de la qualification alors que les universités ont été fortement attaquées par ce projet de loi. D’autres points du texte et d’autres points de la réalité quotidienne mériteraient eux aussi des milliers de signatures de pétition.

Les établissements privés sont passé tout près de pouvoir délivrer des masters nationaux – et c’est notre combat sur les articles 38 et 42 qui l’a empêché. Le transfert technologique vers le monde socio-économique avait été ajouté aux missions de l’enseignement supérieur – et c’est nous, écologistes, qui l’avons fait retirer. Aujourd’hui, les universités recrutent de plus en plus de PRAG pour enseigner dans les facs, PRAG qui n’ont ni qualification, ni même doctorat; et il faut à ce sujet rappeler que les postes créés par le gouvernement sont essentiellement des postes de PRAG et non de maîtres de conférence… La précarité continue à frapper de manière insupportable les jeunes chercheurs qui, qualifiés ou non, passent des années à cumuler les vacations avant de pouvoir prétendre avoir un poste. Et les écologistes se sont trouvés bien seuls pour se battre avec les jeunes chercheurs pour la lutte contre les abus des établissements ou pour que l’ANR ne puisse financer des postes de contractuels que de manière exceptionnelle et expressément motivée, et plus seuls encore au moment d’éviter que les licences ne soient définitivement plus que les voies de garage des classes préparatoires.

L’université française doit être défendue dans son modèle scientifique, collégial et éducatif. Cela n’exclut pas de l’observer avec un œil critique. Il faut soutenir ce qui est bon, améliorer ce qui peut et doit l’être et dénoncer ce qui est critiquable. Le status quo n’est certainement pas le meilleur rempart face aux forces qui veulent remettre en cause l’Université.

Pour plus d’infos, je vous renvoie vers quatre articles très intéressants:
http://coulmont.com/blog/2013/03/01/evaporation/
http://laviedemix.over-blog.com/article-on-en-parle-ailleurs-115947703.html
http://rachelgliese.wordpress.com/2013/03/04/supprimer-la-qualification-du-cnu