Isabelle Attard

Députée du Calvados

dialogue

Sivens : après le drame, sortons des impasses.

/ / / / / / / - Publié le 10 novembre 2014 - 4 minutes de lecture

Tribune parue dans Sud-Ouest du 10 novembre 2014.

Quelques jours après le drame de Sivens, Sylvie Ollitrault, chercheure au CNRS, écrivait dans “Le Monde” : ”l’exaspération, à Sivens comme ailleurs provient du silence de l’Etat face à des préoccupations d’ordre environnemental, sociétal, voire économique”. Dans “Sud-Ouest” du 1/11, Yves Harté souligne que les colères citoyennes finissent par gommer les décisions d’élus, ravivant ainsi la « fracture entre légalité et légitimité ». Dans “Le Monde” encore, Philippe Subra, professeur à Paris-8, montre que « la conflictualité de l’aménagement est devenue une donnée fondamentale du métier d’aménageur, et donc d’élu »…

Le drame de Sivens est le symptôme d’une société en mal-être, en profond décalage avec ses représentants et d’un système démocratique qui ne correspond plus aux aspirations des citoyens. Ce constat est lourd. Il devrait inciter chaque responsable politique, associatif ou syndical, chacun de nous, à s’interroger sur sa propre responsabilité, individuelle et collective, dans ces dérives qui ont conduit à la mort d’un homme. Sans l’humilité et l’introspection de l’ensemble des acteurs, les solutions alternatives ne peuvent pas exister. En cela, les responsables politiques sont loin du compte. Quant aux syndicats d’agriculteurs, ils s’enferment dans une outrance coupable.

Cette incapacité des responsables, politiques et professionnels, à se saisir de la réalité et à imaginer des solutions nouvelles, nous inquiète profondément. Elle mène immanquablement chacun à se retrancher dans ses certitudes, rendant toute construction impossible, et alimentant une frustration qui ne pourra plus que s’exprimer par la violence.

Et pourtant, pas très loin du bruit des tractopelles de Sivens (Tarn), des solutions existent en Lot-et-Garonne. Elles ont été mises en place par des collectifs d’agriculteurs qui ont cherché à sortir des impasses, à concilier rentabilité économique, qualité de la production, adaptabilité au changement climatique et intérêt écologique. Elles sont simples, préservent l’environnement, enrichissent la biodiversité locale, et sont bien moins coûteuses pour le contribuable que les ouvrages tels que celui de Sivens. Pour imaginer ces solutions nouvelles, il faut quatre conditions :

Premièrement, il convient de poser les points d’accord : dans ce cas, acceptons que le changement climatique soit une réalité dont il faut tenir compte. S’il y a débat de son impact sur la raréfaction de la ressource en eau (tout au moins sur nos territoires du Sud-Ouest), il y a consensus sur sa variabilité : il pleut et pleuvra plus en hiver, moins en été, et quant aux précipitations, elles sont et seront plus violentes, et les périodes de sécheresse plus longues.

Deuxièmement, il faut passer du “ou” ou “et” : n’opposons pas des stratégies qui doivent être complémentaires. Apprenons à concilier plutôt qu’à choisir. Le soutien de nos filières agricoles exige à la fois de revoir nos modes de production, de réorienter l’agriculture vers des cultures économes en eau, d’optimiser les techniques d’irrigation, et aussi de mettre en place une gestion pluriannuelle de la ressource en eau et une stratégie de stockage.

Troisièmement, il est nécessaire de sortir de la culture française du gigantisme : elle coûte une fortune à l’environnement et à nos collectivités. La mise en place de retenues collinaires de petites tailles permet de décentraliser la gestion du stock d’eau au plus près des zones d’usage. Ces retenues coûtent six fois moins cher à la collectivité qu’un projet comme celui de Sivens, ont une meilleure intégration paysagère et environnementale, permettent de réalimenter tout le petit chevelu hydrographique, et de diminuer les coûts de transport de l’eau, l’énergie pour pomper, les fuites et pertes sur les réseaux… L’expérience lot-et-garonnaise est exemplaire, tant du point de vue économique qu’écologique.

Enfin, il faut co-construire les projets avec les acteurs : le temps où les élus décidaient seuls, conseillés par leur réseau d’influence, est d’un autre âge. Tout comme les conflits d’intérêts. Comment l’étude préalable a-t-elle pu être réalisée légalement par le maître d’oeuvre ? Dans une démocratie du XXIe siècle, chaque acteur qui souhaite s’impliquer doit pouvoir le faire. Les élus doivent alors devenir des animateurs de territoire, capables d’organiser et de mettre en œuvre des dynamiques de développement participatif.

Pour sortir des impasses, formons le vœu que la mort de Rémi Fraisse amène chacun de nous à sortir de ses tranchées.

Isabelle Attard, Députée du Calvados, Co-présidente de Nouvelle Donne
Patrick Beauvillard, Conseiller Régional d’Aquitaine, Co-président de Nouvelle Donne

SYRIE : ajouter la guerre à la guerre ne résoudra rien.

/ / / / / / / / / - Publié le 3 septembre 2013 - 3 minutes de lecture

Le drame syrien qui se joue sous nos yeux avec près de 100 000 morts en deux ans de guerre civile est avant tout un échec patent de la communauté internationale. A force de calculs stratégiques hasardeux et de protection d’intérêts divergents, elle s’est révélée incapable de peser politiquement pour contrer et faire plier le régime de Bachar el-Assad.

Si l’usage des armes chimiques constitue un crime de guerre, la gravité d’une décision de recours à la force impose de mesurer toutes les conséquences qui en découleront.

La première interrogation est celle de la légalité.

Une intervention sans mandat de l’ONU rendrait de fait l’opération militaire illégale et illégitime auprès de la communauté internationale. Et ce n’est pas la supposée caution de la Ligue arabe qui pourrait combler ce manque de légitimité.

D’ailleurs, à ce stade, nous ne sommes pas certains que l’utilisation des armes chimiques vienne exclusivement du camp de Bachar el-Assad. L’opposition syrienne, qui pour certaines de ses composantes ne sont pas démocratiques et même proches d’al-Qaïda, a elle aussi, en son temps, utilisé des armes chimiques.

Veillons à éviter de répéter les erreurs de la deuxième guerre d’Irak, dont nous cherchons encore les armes de destructions massives.

Le droit et la sagesse imposent que nous attendions les conclusions des inspecteurs de l’ONU avant de nous prononcer.

La seconde interrogation est celle de la déstabilisation de la région.

Au niveau local, la situation n’est pas aussi manichéenne que nous l’imaginons. Ce conflit ne se résume pas à l’émancipation d’un peuple du joug de son dictateur, comme on tente de nous le faire croire. La guerre civile en Syrie est complexe par ses racines ethniques, religieuses et historiques. Elle ne peut se satisfaire d’une réponse simple.

Modifier l’équilibre des forces par la paralysie des moyens du régime risque de profiter aux forces les plus radicales. De vacillante, la situation sécuritaire régionale ne peut que sortir dégradée, voire simplement annihilée pour l’Irak, le Liban, et la Jordanie.

La troisième interrogation est celle de l’efficacité limitée d’une intervention.

Les conséquences possibles d’une intervention en termes d’escalade de la violence et d’impact sécuritaire régional exigent une prise de recul qui dépasse la réaction émotive ou l’opération vengeresse.

Or, c’est précisément l’efficacité même de cette intervention qui interpelle.

Quel est l’intérêt de lancer des frappes aériennes sur des cibles du régime, alors que nous savons que tous les centres de commandement et de communications ont déjà été évacués ?

Punir le régime de Bachar el-Assad n’est qu’une réaction de court terme. La solution à ce conflit est avant tout politique.

Les responsables de notre diplomatie devraient garder leur sang-froid. Le devenir de la Syrie et le peuple syrien méritent mieux que nos approximations et nos incertitudes.

La France doit être force de proposition avec un plan d’action pour relever la Syrie en associant tous les acteurs de la région ; à commencer par l’Iran qui cherche manifestement à rétablir le dialogue.