Isabelle Attard

Députée du Calvados

Crise du lait : Lactalis accorde l’aumône, garde le beurre et l’argent du beurre

Publié le 1 septembre 2016 - 4 minutes de lecture

De nombreux producteurs laitiers venus de l’ensemble du Grand-Ouest, se sont mobilisés pendant 6 jours devant les sites du groupe Lactalis, à l’appel des organisations de producteurs et de la FNSEA.

Depuis des années, les éleveurs maintiennent que le seuil de la rentabilité est soumis à un prix de 340€/tonne de lait. Aujourd’hui, le découragement est tel qu’ils en arrivent à “attendre” de la part du géant laitier un prix “de 290 à 300€” (Ouest-France, ce 30/08/2016), en sachant pertinemment que cette “revalorisation” ne leur permettra toujours pas de boucler leurs budgets. Jusqu’où ira-t-on?

Alors que la solution qui a été trouvée hier n’est qu’un pis-aller, et que l’Europe s’apprête à débloquer un énième fonds d’aide d’urgence, il me paraît important ici de poser certaines questions et de rappeler que des solutions existent.

Bien que victime l’année dernière d’une colère qui s’est trompée de cible, je comprends absolument le désarroi des éleveurs. Ces derniers sont poussés au surendettement pour satisfaire la soif du modèle industriel pour des prix toujours plus bas. Ils se retrouvent eux aussi victimes d’un système qui ne leur permet plus de vivre décemment et qui les exploite.

Le modèle actuel est maintenu sous perfusion depuis trop longtemps, sous la pression, les « conseils » et l’idéologie de certains industriels, politiques et syndicats agricoles.

Ces derniers encouragent encore aujourd’hui, dans une énième fuite en avant, à prendre des risques inconsidérés pour conquérir d’hypothétiques parts de marché à l’international, dans un contexte géopolitique et économique incertain.

Les plus petits éleveurs, moins éligibles que les plus gros exploitants aux aides et fonds d’urgence européens – car moins endettés! – seront les premiers à jeter l’éponge dans cette guerre d’usure, et les élevages continueront de se “restructurer” (comprendre “s’agrandir”) sans eux.

Qui peut encore dire aujourd’hui que la crise laitière n’est due qu’à une « conjoncture défavorable« ? Que la solution dépend de la croissance de tel ou tel marché à l’autre bout de la planète? Le problème est bien plus profond et structurel, il est lié au système lui-même.

Qui peut dire que l’avenir, c’est d’investir et de s’agrandir toujours plus, d’avoir toujours moins de paysans à la terre, de « manger son voisin »? D’inciter les exploitations à s‘endetter encore pour s’aligner sur le moins-disant économique et social? De plus en plus d’agriculteurs rejettent aujourd’hui ce cadre, et ceux qui les ont menés sur cette voie depuis des décennies, et c’est tant mieux.

L’évidence des dégâts sociaux, économiques et environnementaux considérables occasionnés, doit nous conduire à changer de cap, notamment par :

  • La réactivation du mécanisme d’intervention et de régulation européen. Les lobbies politiques et industriels libéraux ont vidé de leur substance les organisations qui, depuis les années 70, sont chargées de réguler le marché, notamment en agissant sur les droits de douanes pour protéger le marché intérieur. Il est urgent de leur redonner du pouvoir !
  • La responsabilisation des surproducteurs envers leurs excédents. Aujourd’hui, nous produisons 106% de nos besoins à l’échelon européen. Cette situation génère gaspillage, spéculation, chute des prix et injustices. La fin des quotas ne risque pas d’améliorer la situation… Travaillons à la mise en œuvre de projets alimentaires sur la base de contrats locaux, régionaux, nationaux pour ajuster notre production à nos besoins.
  • Le contrôle plus ferme des autres acteurs de la filière, notamment transformateurs et distributeurs. La pression infligée par les groupes de grande distribution sur les transformateurs, le comportement pour le moins ambigu de ces derniers doivent être surveillés bien plus étroitement. Lactalis refuse de publier ses (énormes) bénéfices annuels ! Pour quelle raison valable ?
  • Le développement d’une production et d’un modèle de distribution soutenable et de qualité. Avec des mécanismes de régulation européens efficaces, nous pourrons développer les productions à forte valeur ajoutée, basés sur des systèmes de production vertueux, et organiser des filières de proximité garantes de qualité pour les consommateurs et de revenus décents pour les éleveurs.

En tant que députée, je me tiens prête à soutenir toute initiative, nationale ou locale, qui ira dans ce sens. Reste à savoir si le Gouvernement fera preuve d’une volonté politique suffisante. Malheureusement  les décisions prises lors des crises précédentes laissent entrevoir des perspectives peu encourageantes…

  • NC

    D’une manière générale, votre engagement et vos actions sont à fait admirables. Vous faites faites honneur à votre fonction.

    Cependant, je reste un peu sur ma faim à la lecture de ce billet.

    En effet, la régulation (=quota) n’est pas de l’intérêt de nos partenaires européens. Les pays à bas coûts ont des couts de production compatibles avec les prix de vente actuels. D’autres peuvent faire appel à des travailleurs, parfois extra-européens, payés au lance-pierre. D’autres, notamment l’Allemagne, peuvent se permettre de subventionner encore longtemps leurs fermes usines.

    Bref, nous sommes en situation de guerre économique où se joue en ce moment une bataille pour les parts de marché, avec l’évincement des producteurs producteurs les plus faibles, en particuliers les français.

    Une solution possible serait de faire baisser le coût de production les producteurs français afin de le rendre compatible avec ceux des autres producteurs européens. Il y a certainement des choses en matière de fiscalité, mais l’essentiel de l’effort doit se porter sur les coûts salariaux.

    Dans cette optique, soit on supprime tout ce qui est protection sociale (bof!), soit on garde l’essentiel de la protection apportée ET on nationalise son cout. Schématiquement, cela reviendrait à étendre la CMU à ce secteur + minimum vieillesse pour les agriculteurs non salariés, qui resteraient libre de souscrire à une retraite complémentaire.

    Concernant le contrôle de la filière : les entreprises sont privées, souvent à but lucratif, libres de leur gestion, et respectent la loi à priori.

    Lactalis, de par ses statuts, a parfaitement le droit de préserver la confidentialité de sa comptabilité.
    Ce qui est anormal en revanche, c’est le pouvoir de marché qu’elle exerce sur la filière.
    Je note à ce propos qu’il y a quelques années des producteurs ont été sanctionnés par l’UEpour avoir voulu se regrouper et peser en tant soit peu sur les négociations tarifaires (je ne me souviens plus des détails malheureusement).
    Quoiqu’il en soit, dans un marché libre, le gros dicte sa loi au petit.
    Dans notre cas, combien de producteurs pour combien d’entreprises clientes ?

    C’est à ce niveau que la régulation doit intervenir : soit poursuivre Lactalis pour abus de position dominante, en considérant que dans certaines régions elle est en quasi position de monopole, soit aider les producteurs à se regrouper afin qu’ils disposent d’un pouvoir de marché suffisant.

    Enfin, nous nous rejoignons à ma plus grande satisfaction sur le dernier point que vous abordez.
    Quand un marché est saturé, je pense que la meilleure réponse est d’orienter sa production toujours plus de qualité.
    Les clients finaux étant de moins en moins conscience des mode de fabrication, il me semble nécessaire de développer tout ce qui concerne la labélisation, certifications….
    Actuellement, dans la grande distribution et en dehors du label AB, il est souvent difficile différencier une brique de lait provenant d’une ferme-usine (allemande ou celle 1000 vaches en France) de celle fabriquée à partir de lait fermier.

    On pourrait s’inspirer de la labélisation du vin pour la production de lait.
    Mais… est-ce que le lait de Normandie et vraiment différent de celui du Loir et Cher ?
    Sinon, est-il possible de jouer sur les racines bovines ?
    L’origine du lait rentre-t-il en compte dans labélisation des fromages ?

    Cordialement,
    N.C.