Isabelle Attard

Députée du Calvados

Précariser les personnels, c’est détruire la Recherche publique

/ / / / / / - Publié le 5 novembre 2014 - 6 minutes de lecture

Je l’avais annoncé la semaine dernière, j’ai accompagné les membres de Sciences en marche hier soir jusqu’à l’Assemblée nationale. J’ai ensuite rejoint l’hémicycle pour expliquer à la Secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche Geneviève Fioraso l’ampleur de la misère des chercheurs.

Monsieur le président, madame la secrétaire d’état, chers collègues.

Que pourrais-je vous dire de plus que vendredi dernier, lors de la commission élargie ? Vous nous avez soutenu que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour nos étudiants, nos doctorants, nos post-doctorants, nos ATER, nos enseignants-chercheurs, nos chercheurs, nos personnels administratifs, nos bibliothécaires, nos personnels sociaux et de santé, nos ouvriers, nos techniciens, et nos ingérieurs.

Je peux comprendre qu’en tant que secrétaire d’état, vous soyez très occupée, c’est normal. Je peux comprendre aussi que lors de vos déplacements, vos hôtes cherchent à vous montrer le bon côté des choses, leurs plus beaux accomplissements. Ce n’est pas très valorisant d’étaler sa misère lorsque l’on reçoit des visiteurs de marque.

Je vous propose donc un contact bref et intense avec la réalité. Ça risque de piquer un peu. Devant l’Assemblée nationale se trouvent deux cents membres du collectif Science en Marche. Ils seraient ravis de vous rencontrer à l’issue de ces débats. Vous pourriez faire des rencontres très enrichissantes.

Je pense par exemple à ce doctorant de la Pitié-Salpétrière qui doit prendre son ordinateur personnel depuis 6 mois, son laboratoire de myologie n’ayant pas les moyens de lui en fournir un.

Je pense à cet archéozoologue qui enchaîne à l’INRAP les CDD de 2 semaines à 3 mois, depuis 3 ans. Après toutes ces années d’études réussies, et avec toute son expérience, elle peut avoir comme belle ambition d’être recrutée en CDI à 1400€ nets par mois. Je suis moi-même archéozoologue, j’espère que vous ne me soupçonnerez pas de corporatisme servile quand je parle d’elle.

Je pense à cet ingénieur d’études de 33 ans qui a enchaîné 8 CDD en 6 ans à Paris et en Auvergne, qu’aucun laboratoire de recherche publique ne veut plus embaucher, de peur qu’il atteigne les conditions d’accès à un emploi stable.

Je pense à ce chercheur de l’Université d’Angers, qui m’a parlé de leur part de vos “1000 postes créés par an”. Cette université a été évaluée par vos services. Elle aurait un déficit de 384 postes et de 8 millions d’euros. Votre ministère leur a attribué, chaque année 35 de ce 1000 postes. C’est beaucoup. Ca fait 10 an pour rattraper le déficit total, mais ça irait dans le bon sens. Sauf qu’en 3 ans et demi, sur ces 105 nouveaux postes, seuls 14 ont été réellement ouverts.
Qui peut les en blâmer ? Avec un tel déficit budgétaire, l’argent est attribué aux frais de fonctionnement. Ils font ce qu’ils peuvent pour absorber les 1000 étudiants supplémentaires inscrits cette année. Ils font ce qu’ils peuvent pour limiter les TD à plus de 50 étudiants.
Allez donc leur expliquer que vos 1000 postes par an existent, à ces gens qui vous attendent dehors. Ils ne demandent qu’à vous croire. Mais ils sont sur le terrain. Ils savent bien que vos chiffres sont faux.

Vous nous avez vanté le merveilleux fonctionnement de l’Agence Nationale pour la Recherche, qui attribue des financements aux laboratoires sur appel à projet. Mais si le principe n’est pas fondamentalement mauvais, la réalité est exécrable. Les laboratoires n’embauchent plus que sur des contrats précaires. C’est logique, ils savent que leurs financements sont temporaires. Les jeunes chercheurs enchaînent donc les CDD. Ils se forment pendant un an, deux ans, puis ils sont mis à la porte. Pour être remplacés par de nouveaux jeunes.

Allez en parler à ce maître de conférences de l’université d’Orsay. Il dirige des recherches en biologie, qui durent de 4 à 5 ans. Il forme un premier CDD, puis il part. Il en forme un second, puis il part. Peut-être que le troisième produira des résultats. Lui, en tout cas, entre la constitution de dossiers de financement et la formation des nouveaux, il ne produira rien. Rien d’autre que des monceaux de paperasse, comme tous ses collègues dans tous les laboratoires. Des dossiers où ils doivent non seulement annoncer avant de chercher ce qu’ils vont trouver, mais où ils doivent en plus décrire les conséquences sociétales de leurs trouvailles ! Comme si les découvreurs des ondes radio avaient pu prévoir la radio, la télévision et le téléphone portable. Vous demandez aux chercheurs des talents de voyante, de médium. Malheureusement, ça ne fait pas partie des critères de recrutement à l’entrée. Au mieux, le système d’attribution de financement récompense les meilleurs mentalistes. Ceux qui vous font croire qu’ils peuvent tout savoir à l’avance. Ce n’est pas un bon critère pour financer la Recherche publique.

C’est peut-être cela le plus déplorable. Sous couvert de “rendre la recherche publique plus efficace”, on détruit les conditions de sa productivité. C’est d’autant plus déplorable que ce n’est pas une fatalité. Les financements existent. Nous ne sommes pas les seuls à le dire :

La Cour des Comptes ;
l’Académie des Sciences, dont les membres sont tous réputés être d’extrême-gauche et de dangereux révolutionnaires ;
le rapport final des assises de la recherche, présidées par Vincent Berger, aujourd’hui conseiller à l’Elysée pour l’enseignement supérieur et la recherche ;
et le candidat François Hollande, tous ont réclamé clairement et explicitement la remise à plat du Crédit Impôt Recherche, dont le coût a largement débordé des intentions initiales de ses créateurs.

Je sais que le Premier Ministre a annoncé récemment que le Crédit Impôt Recherche était intouchable, lors d’une visite à L’Oréal. Et qu’il voyait un lien entre la construction d’un centre de recherche du groupe en France et cette niche fiscale. Si un groupe qui génère des bénéfices de plus d’un milliard d’euros par an a besoin du CIR pour innover, c’est qu’il y a de sérieux problèmes pour toutes les autres entreprises.

En l’état, la position du groupe écologiste sur ce budget est l’abstention. Je choisirai ma position personnelle à l’issue de la discussion des amendements.

Tous mes amendements ayant été rejetés, j’ai choisi de voter contre ces crédits, qui consacrent une politique d’appauvrissement de la Recherche publique en faveur de la niche fiscale du Crédit Impôt Recherche.